Sommeil #3: comment l’industrialisation a changé nos nuits.

Nos aïeux se couchaient avec le soleil, se réveillaient dans la nuit, parfois se levaient pour vaquer à leurs occupations, puis retournaient au lit jusqu’à l’aube. Un sommeil naturel en deux phases, que l’industrialisation a bouleversé, explique l’historien Roger Ekirch.

Longtemps, très longtemps même, on s’est couché de bonne heure — dès que la nuit tombait et on ne dormait pas d’un bloc jusqu’au petit matin : on se réveillait une première fois vers minuit, raconte l’historien américain Roger Ekirch dans son passionnant essai, La Grande Transformation du sommeil, on vaquait à des occupations diverses pendant environ une heure, puis on retournait se coucher. Mais ça, c’était avant la révolution industrielle…

Dortoirs

« Avant le XIXe siècle, seuls les aristocrates avaient une chance, d’ailleurs minime, de disposer d’un lit pour eux tout seuls. La plupart des familles dormaient dans la même pièce, alignées sur un seul matelas ou lit de paille. Tout le monde avait un compagnon ou une compagne de lit, frère ou sœur, parent, voire serviteur ou servante chez les aristocrates. Un proverbe italien ne dit-il pas, en référence à ces couchages groupés, “Quand la nuit est froide, choisis la place du milieu” ? Pour les plus modestes, le gain d’espace était important, mais aussi le gain d’argent puisque les lits pouvaient représenter jusqu’à 40 % de la valeur des meubles dans une maison. Surtout, cela rassurait de ne pas dormir seul. »

Nuits “biphasiques”

« Tout le monde ne dormait pas exactement aux mêmes horaires mais la plupart des gens, quel que soit leur milieu social, dormaient en deux fois. La coutume était de se coucher entre 9 et 10 heures du soir, de dormir trois heures et de se réveiller autour de minuit. Pendant environ une heure — un temps que l’on appelait “dorveille” —, on accomplissait mille tâches différentes avant de retourner se coucher. C’est l’heure où se commettaient toutes sortes de larcins : voler quelques pommes dans le verger du voisin, couper du bois là où c’était interdit…

De nombreux textes médicaux d’époque conseillent aussi de prendre ses “médicaments”, ou ce qui en tient lieu, juste après ce premier sommeil, car ils sont plus efficaces à cette heure-là — une sorte de “chronobiologie” avant l’heure. Mais on ne sortait pas toujours du lit : on se racontait ses rêves, dont on pensait qu’ils étaient porteurs de messages et d’instructions divines. Et l’activité la plus commune était tout simplement de faire l’amour. »

Révolution technologique

« Comment expliquer ce découpage du sommeil ? Par l’obscurité. Une expérience menée par l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du sommeil, Thomas Wehr, a montré que si vous plongez tous les soirs à la même heure des personnes dans l’obscurité totale, leur sommeil retrouve rapidement cette structure biphasique. Mais on peut aussi retourner la question : pourquoi ce découpage, si répandu qu’on en trouve des traces jusque chez Homère ou Virgile, s’est-il arrêté entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe siècle, pour céder la place au sommeil d’un bloc ?

À cause de bouleversements liés à la révolution industrielle. La prévalence de la lumière artificielle, avec l’arrivée des lampadaires à gaz à Londres, et plus tard celle de l’électricité, marque un tournant : les gens ont commencé à se coucher plus tard — sauf quand ils avaient un travail manuel et qu’ils devaient se réveiller à l’aube. Cette lumière artificielle a  retardé l’heure du coucher, perturbé l’horloge biologique des êtres humains, en transformant la quantité de mélatonine produite dans leur cerveau.

Charles Czeisler, directeur du centre de la médecine du sommeil de Harvard, le dit clairement : chaque fois que l’on allume une lampe, nous prenons une drogue qui affecte notre sommeil. Or, la lampe à gaz est douze fois plus lumineuse qu’une bougie ; et l’électricité, cent fois ! Pour autant, les classes moyennes, qui ont été les premières affectées, ne disposaient pas d’une marge énorme pour faire la grasse matinée : il a donc fallu qu’elles compressent leur sommeil pour continuer à dormir le même nombre d’heures tout en se couchant tard, jusqu’à abolir le “dorveille” du milieu de la nuit. Le “premier sommeil” s’est ainsi allongé, puis consolidé pour ne plus former qu’un seul bloc. »

Révolution culturelle

« Dans le même temps, dormir a commencé à devenir dans certains milieux un “mal nécessaire”. Efficacité, productivité, profit : la trinité capitaliste de la révolution industrielle se prononce rapidement pour un lever très matinal. Le second sommeil est de plus en plus critiqué, les journaux encensent ceux qui “prennent une longueur d’avance” et à l’Exposition universelle de Londres, en 1851, une des grandes attractions est le lit réveille-matin, qui se redresse pour vous jeter hors du matelas à l’heure programmée… Un mouvement pour la défense du réveil matinal est créé, il aura une influence considérable aux États-Unis.

Cette apologie des “lève-tôt” remporte d’autant plus de succès que le sommeil “excessif” était critiqué comme source de léthargie et d’immoralité bien avant que l’on bascule dans le sommeil d’un bloc. On s’inquiétait des pensées impures, en particulier du désir des jeunes hommes de se masturber après leur premier réveil. La sieste était sujette à caution, et bien des tableaux hollandais des xvie et xviie siècles représentent une servante assoupie la bouche ouverte à la table d’une taverne, entourée d’hommes qui se moquent d’elle. Mais la critique n’allait pas encore jusqu’à pousser les gens à renoncer à leurs deux sommeils… »

L’insomnie ? Connais pas !

« Jusqu’au début du XIXe siècle, les seuls documents que j’aie pu rencontrer sur l’insomnie ne parlent que de la difficulté à s’endormir : aucun ne traite le réveil du milieu de la nuit comme d’une maladie ! Les textes à prétention médicale parlent éventuellement de digestion ( on encourage les dormeurs à se coucher sur le côté droit pendant le premier sommeil, gauche pendant le second), ou de sexualité (la “parenthèse” entre les deux sommeils est propice pour faire des enfants). Mais se réveiller pour des raisons naturelles, y compris parce qu’on était anxieux, était une chose normale en sommeil biphasique : ce n’était donc pas une source d’inquiétude pour la médecine. Ce n’est que vers la fin du XIXe et le début du XXe siècle que, réunissant les deux insomnies — début et milieu de nuit—, on a décidé d’en faire une maladie… » 

D’après l’article de Télérama – Olivier Pascal-Moussellard-  Publié le 11/05/21